Alexandra David Neel, « La femme aux semelles de vent »

Fugueuse dès l’enfance

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Née en 1868 d’un père républicain, anticlérical et compagnon d’exil de Victor Hugo et d’une mère rêveuse et pieuse, elle s’essaie dès son plus jeune âge à l’aventure en multipliant les fugues, et attribuera ses accès de fièvre et de mélancolie à ses parents qu’elle compare à  » deux statues qui ne se sont jamais rencontrées.  » Elle tire très vite les enseignements de ses premières fugues : il faut se libérer du corps, le maîtriser par des exercices physiques et des jeûnes… Ainsi, à 17 ans, peut-elle partir de Hollande à bicyclette et atteindre Nice en une semaine. Deux ans plus tard, nouvelle fugue : arrivée en Suisse par le train, elle gagne l‘Italie à pied par le Saint-Gothard avec pour tout bagage les Pensées d’Epictète. Rattrapée par à sa mère, elle lui promet de demeurer sédentaire jusqu’à sa majorité. Après des études musicales et lyriques, elle se lance dans des travaux sur la philosophie bouddhiste, apprend le sanskrit, suit les cours sur le Tibet au Collège de France et passe de longues heures dans la salle de lecture du musée Guimet:  » L’Inde, la Chine, le Japon, tous les points de ce monde commencent au-delà de Suez… Des vocations naissent… La mienne y est née.  » Elle rêve de pays où les fugues sont longues et irréversibles.

Premiers pas en Asie et premières pérégrinations

Vers 1891, devenue majeure et bénéficiant d’un petit héritage, elle s’embarque pour l‘Inde. Elle est très vite envoûtée par ce grand pays où elle fuit la société coloniale et l’orientalisme de pacotille pour parcourir le pays pendant un an. L’argent commençant à manquer, elle retourne en France avec la ferme intention de revenir.
De retour à Paris où elle doit désormais gagner sa vie, plus nomade que jamais et forte de ses études musicales, elle se lance dans une carrière d’artiste lyrique ; elle se retrouve sur la scène de différents théâtres, puis, sous le pseudonyme de Mademoiselle Myrial, elle aura l’emploi de première chanteuse aux théâtres de Haiphong et de Hanoi. Cette tournée au Tonkin terminée, elle retourne en France où elle publie un manifeste libertaire. Happée par sa soif de voyages, elle repart pour la Grèce à l’opéra d’Athènes, puis pour Marseille et enfin Tunis, où elle accepte la direction artistique du Casino en 1902.
En 1904, Alexandra David épouse Philippe Néel, elle vient de renoncer au théâtre pour le journalisme et écrit dans diverses revues anglaises et françaises dont La Fronde. Féministe engagée, elle milite notamment pour que les femmes qui restent au foyer reçoivent un salaire. À Paris, à Londres, à Bruxelles, elle donne des conférences sur le bouddhisme, sur l’hindouisme, s’insurge contre l’orientalisme mort prêché en Europe, lequel s’attache davantage à l’histoire des religions qu’à la spiritualité vivante, et publie ses premiers essais. « La vie d’exploratrice se marie mal avec la vie de famille…  » ; et de ce fait elle est davantage sur les routes qu’auprès de son mari.

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Quatorze ans de voyages pour les portes de Lhassa

A 43 ans, elle motive son départ pour le grand voyage de sa vie dans une lettre qu’elle adresse à son mari :  » … Il y a une place très honorable à prendre dans l’orientalisme français, une place plus en vue et plus intéressante que celles de nos spécialistes… Vois l’immense succès de Bergson, excuse ma témérité, mais je crois avoir beaucoup plus à dire que lui. Pour cela il faut de l’énergie, du travail, une documentation qui ne laisse pas prise à la critique. Il faut que, lorsque je serai critiquée par les savants de cabinet, le public puisse penser : oui, ces gens-là sont d’éminents érudits, mais elle a vécu parmi les choses dont elle parle, elle les a touchées et vues vivre… « .
Avec la bénédiction d’un mari très libéral, Alexandra David-Néel embarque seule pour un voyage de quelques semaines en Inde, mais elle n’en reviendra que quatorze ans plus tard !
Chargée de mission par le ministère de l’Instruction publique, elle traverse les Indes en 1910. À cette époque, elle souhaite approfondir sa connaissance du sanskrit et de l’hindouisme. Ce départ marque le commencement d’une vie. À peine arrivée à Colombo, elle inaugure sa méthode et son style : le voyage érudit. Elle apprend les idiomes, traduit les manuscrits, rencontre des sages et des lettrés, puis s’essaie à la méditation. Sévère mais très documentée, elle est critique, privilégie toujours la rationalité face aux superstitions, et n’hésite pas à se travestir pour assister aux cérémonies interdites.
En 1912, afin d’approcher et de révéler les arcanes du bouddhisme tibétain, elle escalade les Himalayas. Là, solidement recommandée par un évêque japonais, elle obtient une entrevue avec le treizième dalaï-lama exilé à la frontière du Tibet d’où il a été chassé par les Chinois ; celui-ci lui donnera rendez-vous à Lhassa, invitation qu’elle mettra onze ans à honorer.
Devenue disciple d’un grand maître tibétain, elle séjourne dans un ermitage himalayen, où elle mène une vie d’ascète.

Puis, de villes en monastères, de vallées en déserts, à pied ou à dos de mule, elle suit ses propres itinéraires, tandis que Philippe Néel se ruine pour entretenir chacun de ses pas. Alexandra méprise le confort, ignore les défaillances, manque de se faire dévorer par des yogis anthropophages et découvre l’art du « Toumo », qui consiste à supporter les froids polaires en majorant la chaleur de son corps. Révoltée par l’interdiction qui lui est faite de se rendre dans la capitale du Tibet et après plusieurs tentatives qui se soldent par autant d’expulsions, elle réalise un prodige : au terme d’un parcours de plus de 3 000 km, des mois d’errance à pied, des accidents et des démêlés avec les brigands, elle devient la première Occidentale à pénétrer dans la cité interdite de Lhassa en 1924. Elle a 56 ans.

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À vie exceptionnelle, bibliographie exceptionnelle

Alexandra David-Néel ne posera définitivement ses malles qu’à 78 ans, après avoir parcouru l’Asie de long en large. Installée dans sa retraite à Digne, celle que les Tibétains considèrent comme une déesse passera son temps à l’étude et à l’écriture. Femme d’action doublée d’un écrivain, elle s’éteindra à 101 ans, après avoir ouvert l’Occident au cœur des philosophies bouddhistes et hindouistes.
Jean Chalon et Jacques Brosse, ses biographes, s’attardent longuement sur l’épopée exceptionnelle de  » La femme aux semelles de vents  » qui laisse derrière elle une trentaine d’ouvrages parmi lesquels : une autobiographie posthume (Le sortilège du mystère), de nombreux récits de voyages dont les plus célèbres sont
Voyage d’une Parisienne à Lhassa , Au pays des brigands gentilshommes, L’Inde où j’ai vécu et Journal de voyage. Lettres à son mari .
De nombreux récits philosophiques, historiques ainsi que la traduction de la grande légende tibétaine de Guésar de Ling (La vie surhumaine de Guésar de Ling) viennent également s’ajouter à la longue liste de ses écrits.
Mais c’est à la philosophie bouddhiste qu’Alexandra David-Néel a consacré la plus grande partie de sa vie ; en nous offrant les deux livres lumineux que sont Le bouddhisme du Bouddha et Les enseignements secrets des bouddhistes tibétains (éditions Adyar), celle dont la vie fut consacrée à l’exploration nous lance une fabuleuse invitation au voyage intérieur.

 Une icône, une femme exceptionnelle ! Je termine ce récit avec une très belle citation de cette grande dame:

« Choisissez une étoile, ne la quittez pas des yeux. Elle vous fera avancer loin, sans fatigue et sans peine. »

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